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Camdessus et la mondialisation

L’ancien directeur général du FMI était auditionné par le groupe de travail de la fondation sur la mondialisation. Il   explique que celle-ci exige de nous des efforts d’ajustement hors du commun

En France, le rapport à la mondialisation est posé en termes idéologiques et c’est ce qui suscite cette réserve et ces craintes des Français, considère Michel Camdessus. « Ce n’est pas le cas dans les autres pays », ajoute t-il. Invité de la Fondation Croissance Responsable, l’ancien directeur général du Fonds Monétaire International explique qu’il y a eu dans notre pays «  une campagne de type idéologique contre cette réalité ». Et, poursuit-il, « quand les Français se mettent à animer quelque chose, ils sont assez efficaces. On a vu se mettre en place ce grand mouvement mondial de l’antimondialisme qui s’est ensuite appelé altermondialisme ». Pour lui, la mondialisation comporte certes des risques mais aussi des chances. « Même les altermondialistes ont commencé à le reconnaître, souligne t-il, mais la société française est à la traîne ». Michel Camdessus y voit le résultat de l’enseignement de l’économie et de l’Histoire qui «  a été très longtemps entre les mains de militants ou d’idéologues marxistes ». Et, à ses yeux, notre pays « a encore des progrès à faire dans l’enseignement de l’économie et de ses réalités humaines et de cet instrument essentiel à la promotion humaine qu’est le travail dans l’entreprise ».

De façon plus globale, l’ex patron du FMI incrimine « le fond grognard et râleur » des Français qui constitue un terreau particulièrement fertile pour ce genre critique qui embrasse tout à la fois, à ce refus du monde dans tous ses aspects qu’est l’antimondialisation ». Et « cela contribue à faire de notre société une société de méfiance… cela contribue à mettre notre société sur le reculoir face à des réalités qui appellent au contraire à des grands bonds en avant ».

Pour Michel Camdessus, le temps est passé où on pouvait « débattre élégamment des avantages et des inconvénients, des risques et des chances » de la mondialisation. Aujourd’hui « il n’y a plus de débat. La seule question est de savoir, après la crise qui a eu l’ampleur et la profondeur de celle de 1929, comment on fait pour vivre et pour vivre bien dans un monde radicalement transformé ». « Non seulement, ajoute t-il, la mondialisation est là mais elle vient de subir un choc massif et elle a servi de courroie de transmission des effets pervers ». Heureusement, elle a aussi permis, ce qu’il appelle « des éléments de survie car si les Chinois, l’Inde et quelques autres n’avaient pas été la locomotive que l’on sait, nous serions mal ».

L’absence de vision collective

Selon lui, il s’agit maintenant de savoir, « dans un monde de plus en plus difficile qui va requérir davantage d’énergie, de perspicacité, d’audace et d’acceptation de prise de risques, si la France est prête à accepter les ajustements nécessaires ». A l’image de ce que l’Allemagne a fait ces dix dernières années ? Michel Camdessus y voit en tous cas une leçon. « Voilà, expose t-il, l’exemple même d’un pays qui, sans génie particulier, par le travail, par la maîtrise des coûts salariaux… un pays qui s’y prend avec méthode, persévérance et plus de dialogue et d’écoute sociale ». « Le fait d’avoir une vision nationale comme celle-là est quelque chose d’extrêmement fédérateur », mais il constate que ce n’est pas le cas en France qui souffre d’un manque de « vision collective » et de dirigeants « visionnaires ».

La France a t-elle raté le train de la mondialisation ? Rien n’est perdu. Pour Michel Camdessus, « nous ne sommes pas un pays sur le déclin. Nous ne sommes pas un pays battu ». La France a beaucoup de cartes en main pour prendre sa place dans la mondialisation. « Le côté positif, relève t-il, c’est que la France a encore beaucoup de réserves d’inventivité, de créativité, de combativité dans ses soutes; il s’agit de les mobiliser et de ne pas avoir peur. Et il s’agit de reconnaître les faits. Et pour l’Etat, de carguer les voiles de s’agiliser, de tenir compte du fait que la France vit et produit dans un monde plus compétitif ». « Nous sommes, insiste t-il,  un pays de très haute productivité. Il faut beaucoup moins d’heures pour fabriquer dans notre pays le même produit qu’en Asie du Sud Est… nettement moins. Le seul problème, c’est que nos salaires, nos conditions sociales, notre marché du travail sont tels que cet avantage formidable de productivité horaire que nous avons est absorbé par le poids de l’Etat, des réglementations sans flexibilité. Ce sont toutes ces marges-là dans lesquelles nous sommes allés beaucoup trop loin dans la permissivité, dans l’ignorance de l’accélération de la compétitivité internationale. C’est ce réajustement qu’il faut faire ». Et les Français doivent accepter de faire des concessions car, de son point de vue, « jamais il n’aura été aussi difficile de gouverner ce pays comme dans les années qui viennent ». Et collectivement, « nous sommes convoqués à des efforts d’ajustement, de lucidité sur nos chances et sur nos risques hors du commun ».

Pour y parvenir, encore faudra t-il éviter de se tromper de stratégie. « La pose consistant à dire voyons où sont nos atouts, voyons comment on va organiser, quelle institution mettre en place, je crois, prévient Michel Camdessus, que c’était bon dans le passé. Aujourd’hui, il faut s’attaquer à lever tous les obstacles qui pèsent sur les entreprises en les encourageant à y aller, en les forçant à prendre des risques et à gagner ». Quel rôle pour l’Etat ? « Il y a évidemment, concède t-il, des choses à faire du côté de l’Etat – d’abord que son budget ne pèse pas sur les entreprises et, ici ou là, là où il y a des actions publiques du genre aide à la prospection de marchés extraordinairement difficiles d’accès, actions très énergiques contre toutes les contrefaçons, toutes les malhonnêtetés des autres ». « Mais le monde est trop compliqué, les choses vont trop rapidement pour que l’Etat puisse prétendre avoir une sorte de vision des marchés supérieure à celle des entreprises ».

L’illusion de la protection

Certains voient quelque espoir dans l’érection de protections sociales, commerciales ou environnementales. Michel Camdessus est catégorique : il n’y croit pas. « Evidemment, reconnaît-il, on peut toujours inventer des trucs pour retarder les échéances. Mais dans une économie de marché, ceux qui gagnent, ce ne sont pas ceux qui s’enferment. Ce sont ceux qui conquièrent. C’est important à dire – et c’est particulièrement important au moment où on entre dans une campagne électorale -, car il ne faut pas leurrer les Français : toute illusion sur la protection, c’est autant d’énergie détournée de l’effort d’ajustement ». Dans un monde « qui va plus vite, plus exigeant, qui a de formidables avantages à tous égards », les bons choix passent par «  un effort de recherche, un effort de formation des hommes, de présence sur le terrain et pour lequel notre vieux pays a des avantages considérables ».

Et la désindustrialisation qui frappe l’économie nationale ? Oui, « nous perdons des pans entiers d’activités qui étaient autant de niches » mais « le monde vers lequel nous allons est un monde où nous avons des atouts mais où il n’y a plus de niches. La France a eu l’obsession de la niche où on était peinard et où on percevait des rentes ». Pour Michel Camdessus, tout cela « n’existe plus dans un monde mondialisé ». En revanche, la France n’est pas démunie, « nous avons nos acquis industriels, nos traditions, notre avantage géopolitique, nous avons notre place dans l’Europe, notre alliance avec les Allemands et notre présence partout dans le monde… »

L’ex numéro Un du FMI estime que c’est une perte de temps et d’énergie que d’écouter ceux qui promettent de mettre la mondialisation sous tutelle avec des mesures restrictives ou d’inverser le sens de l’Histoire. « On va vers une mondialisation -quelles qu’en soient les formes- qui va continuer à s’accentuer ». Et il faut mettre un peu d’ordre. « Il faut mettre en place des forces régulatrices », propose Michel Camdessus. « Je n’entends pas par là un Etat mondial qui réglementerait les choses mais certainement une plus grande coordination pour mettre des règles là où il en faut, des normes comptables communes -ce qui ne veut pas dire qu’on adopte en l’état le modèle comptable américain. Il faut négocier et se battre. Mais ce qu’il faut, c’est parvenir à structurer un monde qui va être multipolaire -qui l’est déjà largement-. Il s’agit de construire un nouveau multilatéralisme au service de cette multipolarité ».

Quel langage faudrait-il tenir pour infléchir la vision négative des Français sur la mondialisation ? « Je dis : cessez de disserter, regardez… regardez autour de vous… regardez ce qui se passe… regardez ce que les autres font et vous allez voir des choses formidables… en France. Beaucoup de gens se plantent mais il y en a aussi beaucoup qui sont dans un processus de conquête ». « Il faut, ajoute Michel Camdessus, montrer comment ceux qui mouillent la chemise font, comment ils gagnent…comment c’est dans l’entreprise au travail qu’on créé de la cohésion sociale, qu’on créé de la capacité à pénétrer des mondes extérieurs. C’est le lieu où on peut recréer du lien social et de la confiance. Il faut que le message soit clair ».

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